Interview accordée par Maître Ohshima (décembre 1983)

Interview accordée par Maître Oshima, à Pierre-Yves Bénoliel, journaliste du magazine " KARATE ". (décembre 1983)phdiv=02


Karaté : Que pensez-vous de l'évolution du Shotokan, depuis les postures hautes pratiquées par Maître Funakoshi, jusqu'au style actuel , très bas ?

Tsutomu Ohshima : Dans évolution, il y a l'idée d'amélioration. Tout le monde pense que le karaté s'est amélioré. Je ne le crois pas. Le nombre de pratiquants a augmenté, oui. Mais je vais vous donner un exemple. Prenons un soldat français actuellement, et un soldat de Napoléon. Je ne pense pas qu'un jeune d'aujourd'hui puisse battre un soldat de la Grande Armée. La mentalité a totalement changé. Nous vivons dans le confort, nous mangeons bien ... et nous pratiquons le karaté seulement une ou deux heures par jour. Mettons quatre heures pour les champions. Vous appelez ça une évolution?
En ce qui concerne Maître Funakoshi, je me suis entraîné avec lui : il était tout petit ! Il mesurait environ 1,50 m . 
Il n'avait pas besoin d'adopter une posture basse !
Mais c'est sous son influence que nous avons appris à travailler ainsi .

 


K: Que pensez-vous des modifications que la compétition a entraînées ?

T.O. : Vous avez vu le ippon-kumité tout à l'heure. Il n'y a qu'une seule attaque, un seul coup de poing, donné avec toute la puissance du corps. Si l'on touche, l'adversaire doit être mis K.O. Mais il connaît le mouvement, ce qui lui permet d'esquiver. S'il l'ignorait, ce serait véritablement dangereux. C'est le principe même du jyu-ippon-kumite. On ne peut s'en passer. La compétition, avec son contrôle obligatoire, supprime le sentiment de killer's attack, l'attaque mortelle .Bien sûr, il n'est pas question de se tuer à l'entraînement. Alors on a créé la compétition. Qui l'a créée ? Moi-même ! Peut-être en avez vous entendu parler ? En fait, c'était pour des raisons publicitaires. Après la guerre, tous les jeunes japonais ont découvert les distractions occidentales : dancings , basket-ball , base-ball ... c'était la mode. Le karaté n'attirait guère les jeunes générations. Nous avons décidé de réagir. D'abord, nous avons observé le judo, le kendo ( qui s'appelait à l'époque Shinai Kyogi ). Il y avait 2 juges de coin et un arbitre central. Finalement en 1952, j'ai mis au point un système comprenant 6 personnes : 4 juges de coin et 2 arbitres . À l'époque, ces tournois avaient seulement pour but la publicité : il s'agissait d'attirer le public vers notre discipline. Les ceintures blanches et marrons ne devaient pas participer à ces rencontres, d'après nous , afin de ne pas perdre l'esprit et l'efficacité de l'art martial traditionnel. Seuls les 2° et 3° dan pouvaient prendre part à ces tournois. Nous nous connaissions les uns les autres, aussi les coups étaient ils parfaitement contrôlés. Parfois, à l'entraînement, en jyu-kumite, il arrivait qu'on se blesse : ainsi un ami m'a cassé une côte. C'était très dangereux. Aussi avons nous imposé le contrôle absolu en compétition, en 1952, il y a seulement 30 ans. Cependant la préparation mentale est très différente entre celui qui risque sa vie et celui qui combat pour un trophée. Ne dites pas, s'il vous plait, que les karatékas du 20° siècle, moi inclus, ont amélioré la mentalité martiale des samouraïs du 19 ° !


K: Disons plutôt qu'il ya eu une transformation.

T.O. : oui, c'est le mot juste.


K : Actuellement , un pratiquant moyen s'entraîne 2 fois 2 heures par semaine . Est-ce suffisant pour être efficace ?

T.O. : Non, bien sûr, 4 heures par semaine, cela ne mène nulle part ! C'est juste un exercice physique comme le golf. Cependant, prenons l'art martial que nous appelons budo, en japonais. Les gens qui pratiquaient depuis leur plus tendre enfance et toute leur vie durant, les samouraïs. Eux étaient de véritables budokas, je ne suis qu'un débutant à côté. Mais j'essaye de transmettre quelque chose, pas seulement une technique . Vous devez respecter la culture de vos ancêtres, de vos parents. La réussite matérielle n'est pas tout. Si nos ancêtres des arts martiaux nous regardent, ils ne peuvent pas accepter que nous nous croyions supérieurs à eux . Prenez la jeune génération au Japon, en France, aux U.S.A. : les jeunes champions d'aujourd'hui ne sont rien ! Ils ignorent, et j'essaie de vous le dire. Quand je vois un garçon qui remporte un championnat devenir célèbre, quand on me parle d'évolution du karaté, je dis : comment les gens peuvent-ils penser cela ? Personnellement, j'ai connu les 2 époques. J'ai pratiqué avec l'esprit de mes seniors, l'esprit de mon maître, puis avec de jeunes gens. De grands hommes et des garçons immatures. Si nous devenons humbles, si nous essayons de nous polir nous-mêmes, de pratiquer encore mieux que nos ancêtres, alors chacun d'entre nous aura une dignité propre. Ils ont eu leur vie, nous aurons la nôtre : c'est ce que j'appelle la dignité humaine. Sans faire d'efforts, si vous atteignez la célébrité et la richesse, vous ne serez qu'une "grande gueule". Au lieu de cela, respectez vos ancêtres : ils ont mené une vie merveilleuse. Ils étaient honnêtes, stricts et courageux, prêts à mourir pour la justice. De nos jours, de peur d'avoir des ennuis, on n'ose pas prendre parti. Les arts martiaux enseignent que l'ennemi véritable, c'est soi-même. L'homme le plus fort est celui qui peut se regarder en face tout au long de sa vie. Il n'a pas forcément une coupe à la main.


K: Quel âge aviez-vous quand vous avez rencontré Maître Funakoshi , et quel âge avait-il lui-même ?

T.O. : Il avait 78 ans, c'était en 1948 et j'avais 18 ans.


K: Comment se passait l'entraînement à cette époque ?
T.O. :
Il venait juste nous regarder. Parfois il nous montrait un détail. Il ne pratiquait pas avec nous.



K : Qui était votre prefesseur ?

T.O. : Maître Funakoshi, il y avait 2 universités, Keio et Waseda, où il enseignait chaque semaine.


K: Vu son grand âge, que pouvait-il vous transmettre ?

T.O. : Honnêtement, je dois vous avouer quelque chose :quand je l'ai connu, c'était un vieillard, incapable de bouger. Mais mes seniors, et tout le monde, le traitaient avec la déférence dûe à un grand maître. J'ai donc fait de même. Dans la société japonaise, on respecte les anciens . D'ailleurs, c'est de cette façon que mes élèves me traitent aujourd'hui ! Cependant, lorsque j'ai quitté le Japon, et surtout quand j'ai commencé à enseigner aux américains, en 1955, tout m'est revenu, et j'ai réalisé à quel point ce vieil homme était grand. Un peu comme lorsqu' on quitte ses parents : c'est seulement là qu'on comprend leur importance. De plus, j'étais le premier japonais à enseigner le karate aux USA, un peu comme Maître Funakoshi quand il quitta Okinawa pour Tokyo. J'ai réalisé quelles sortes de difficultés il avait affrontées, et aussi l'honnêteté avec laquelle il avait agi. Beaucoup de gens qui l'ont connu à cette époque m'avaient parlé de sa grande droiture. Cette rectitude morale a fait toute la différence par rapport aux autres karatékas. Certains disent : " il était petit, ce ce n'était pas un bon combattant ... " Ce sont des imbéciles . En prison, on trouve des tas de gens qui savent se battre. Vous pensez que ce sont des durs ? Pas moi. Ils sont faibles, et leur faiblesse les a conduit là. Maître Funakoshi était très au dessus de leur niveau. Il ne s'est jamais changé d'attitude. Il était très honnête vis à vis de lui-même . Si l'on se comporte de cette façon, chaque mouvement change à la longue. C'est une pratique correcte des arts martiaux. Se mentir à soi-même ne sert à rien. J'ai réalisé cela seulement après mon départ du Japon.


K: Avez-vous connu le fils de Maître Funakoshi, Yoshitaka, qui, dit-on, apporta certaines transformations au style de son père ?

T.O. : Non, je ne l'ai pas connu, car il est mort en 1947. Mais, vous savez, la plupart des techniques se trouvent dans les katas. Il est vrai, cependant que dans les années 30, mes seniors, les maîtres Egami, Hironishi, Noguchi, avec Yoshitaka Sensei, ont créé le coup de pied latéral haut au dojo de Waseda. Mais ce coup se pied existait déjà dans sa forme fumikomi. Il en est de même pour le mawashi-geri.


K: Et comment êtes-vous devenu le successeur de Maître Funakoshi ?

T.O. : Oh, ce sont mes élèves qui disent cela ! Peut-être les élèves d'autres professeurs formés par Maître Funakoshi disent - ils la même chose de leur sensei ? Tous ceux qui l'ont connu pratiquent suivant l'enseignement de Maître Funakoshi. Et ceux qui essaient de rester fidèles à sa mémoire, je les considère comme ses successeurs.


 K: Vous avez traduit le livre de Maître Funakoshi : " Karate - do kyohan " , je crois ?

T.O. : J'ai eu ce privilège. J' avais enseigné le karate hors du Japon et et beaucoup de gens désiraient connaître ce livre. Après la mort du maître, j'ai demandé à sa famille l'autorisation de traduire l'ouvrage, par l'intermédiaire de mes seniors, Maîtres Egami et Hironishi .


K: Un de vos élèves m'a dit que vous considériez oi zuki comme la technique la plus difficile . Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

T.O. : Pour moi, oui, c'est la plus difficile, aussi simple soit-elle. Peut-être parce que je suis très maladroit ... Non, sérieusement, uraken, par exemple, est un mouvement tout à fait naturel. Si vous le faites dix mille fois, même sans sac, vous pourrez l'utiliser. Oi zuki, j'ai du le faire environ deux millions de fois dans ma vie. Et je me dis parfois : peut-être que de telle façon ... C'est un mouvement très sophistiqué.
En combat , personne n'a envie de mourir : il faut arriver à projeter son esprit pour pénétrer la garde de l' adversaire. Si quelqu'un atteint ce niveau mental, le corps et la technique suivent : voilà ce que j'appelle oi zuki. C'est très difficile. Le mouvement seul ne signifie rien. Cette technique est très réaliste et très efficace en combat réel. En championnat, ça ne marche jamais. Pour moi, un karatéka qui peut descendre son adversaire avec un seul oi zuki a vraiment atteint un certain niveau.


K: Quelle importance accordez-vous aux coups de pied ?

T.O. : Prenons la compétition. Les 10 premières années, partout dans le monde, les combattants se servent de leurs jambes. Les 10 années suivantes, c'est le règne du gyaku zuki. Ensuite maïte. C'est une question de force mentale. Quand on est jeune, les jambes sont fortes, on ne veut pas se blesser. Plus tard, lorsque les jambes ont du mal à suivre, bang : gyaku zuki . On ne peut pas encore faire oi zuki, mais sauter en gyaku, ça oui. Puis on commence à sentir le timing pour stopper l'adversaire: maïte. En 1960, 60 % des victoires en championnat se faisaient avec des techniques de jambes. En 1970, c'était en gyaku zuki puis le maïte est apparu . 10, 20 ou 30 ans de pratique : ce sont les étapes .


K: Que pensez-vous du full contact ?

T.O. : Je ne veux pas parler de quelque chose que je ne connais pas .


K: Vous avez connu Bruce Lee , pourriez-vous nous en parler ?

T.O. : La première fois que je l'ai rencontré, c'était un jeune homme très sérieux. C'était en 1964, il devait avoir 22 ans. Sa technique était bonne. J'ai tout de suite vu qu'il pouvait faire quelque chose. A l'époque très peu de gens auraient pu l'affronter.


K: Que pensez-vous de son influence sur les arts martiaux ?

T.O. : Je n'ai pas vu ses films mais je pense qu'ils ont eu un certain effet sur les jeunes. Une sorte de mode. Je l'aimais bien.


K: Avez-vous connu l'écrivain Mishima Yukio ?

T.O. : Malheureusement, non. Je devais le rencontrer. J'en suis très attristé, car l'année où je suis revenu au Japon, il y avait une exposition consacrée à Mishima dans un grand magasin. Quand j'ai vu qu'un auteur si jeune, une quarantaine d'années, se livrait à ce genre de manifestation, j'ai décidé d'annuler le rendez-vous. Je ne savais pas qu'il allait se suicider. Il n'avait pas compris les arts martiaux. Il a écrit un livre sur le kendo. Dans cet ouvrage, il raconte qu'en punition, il a dû rester assis 30 mn sur le plancher. 30 mn ! ça n' est vraiment rien. C'est pour cette raison que je voulais le rencontrer. Il n'avait vraiment rien compris aux arts martiaux. Une belle mort ne suffit pas. S'il faut mourir, nous sommes prêts. Si c'est une belle mort, tant mieux : c'est du dandysme. L'important, c'est de savoir pourquoi l'on meurt.


K: Quel est, d'après vous, le rôle d'un professeur ?

T.O. : C'est un peu comme un père. Même si mes élèves me prennent pour un fou, l'important est qu' ils deviennent de bons pratiquants et des êtres humains valables. Je me moque de ce qu'ils peuvent penser.

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